Simone Weil, un double V, une double vie

Simone Weil, un double V, une double vie

Simone Weil mourut le 24 août 1943 de faiblesse, d’épuisement et de désespoir. S’immiscer dans sa vie par le dénouement permet de comprendre davantage les paradoxes inhérents à cette femme d’esprit et de lumière. Comme tout un chacun, elle fût traversée par des vents contraires, prise dans des tourments contradictoires, violemment incompatibles à une vie sociale épanouie.

Et c’est certainement par ces nuances, ces oscillations teintées d’absolu entre le Tout et le Rien qu’il faut appréhender le parcours terrestre de celle qui écrit en fin de vie que « le désir de vérité est devenu très rare ». Caricaturer Simone Weil est, de fait, un délit, un crime d’humanité, une humanité dont elle est empreinte éternellement. Celui qui s’investit dans un travail de recherches sur cette femme doit accepter de s’engager dans des impasses, des sans-issues dont il n’éclaircira que bien peu de mystères.

Le puzzle n’est (et ne sera) jamais complet. Il manque des pièces introuvables. Et c’est en cela que la personne de Simone Weil intrigue et interroge encore aujourd’hui.

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Simone Weil dessinée par Marion Goux

Selma, sa mère, la jugeait inapte à la vie quotidienne. Est-ce la main-mise d’un matriarcat omnipotent qui empêchait Simone de s’autonomiser, ou sa nature même ? Quoi qu’il en fût, la philosophe ne savait pas répondre aux exigences les plus élémentaires de la vie de tous les jours. On pourrait alors se laisser aller à dépeindre l’image de la penseuse bourgeoise « hors-sol » sans aucunes accroches avec le réel. Évidemment, il n’en est rien : la penseuse s’engage dans une vie d’ouvrière et travaille en usine, elle participe à des vendanges et fait également l’expérience de l’enseignement auprès d’enfants. A 19 ans, elle se met en colère car on lui refuse de participer à un camp d’été organisé par le Service Civil International sous prétexte qu’il s’agit d’un « travail d’homme ». En fin de vie, elle multiplie les démarches afin d’être envoyée en France pour combattre directement l’occupant. Elle trépigne de pouvoir éprouver le terrain de la vie réelle.

Simone Weil, l’inadaptée sociale, s’incarne dans la réalité de ses contemporains plus que tout autre penseur. C’est ce qui la rend unique : elle n’est pas naïve sur la notion de travail qu’elle considère certes comme pacificatrice, mais dont elle fait l’expérience dans toute sa dureté ; ce travail qui rend esclave, écrase la pensée et épuise le corps. Même si Albert Camus l’admirait pour sa capacité à se soustraire au monde des corps justement, et bien qu’elle soit capable d’un amour sans possession, il semble certain qu’elle ait éprouvée « l’humiliante souffrance de ceux qui vivent selon le corps » comme le décrivait l’auteur de La Peste.

Simone Weil désire s’éloigner des « intellectuels ternes et inoffensifs » qu’elle évoque dans une lettre envoyée à Georges Bernanos. Elle porte une admiration sans faille à l’auteur de La Grande Peur des bien-pensants. « Vous êtes royaliste, disciple de Drumont – que m’importe ? », lui écrit-elle, « vous m’êtes plus proche, sans comparaison, que mes camarades des milices d’Aragon ».

Simone Weil Note Sur La Suppression Des Partis Politiques
Simone Weil : Note Sur La Suppression Des Partis Politiques

Libre penseuse mais pas bien-pensante, elle ne tombe pas dans le piège partisan malgré ses engagements syndicaux et politiques. Être politique sans être politisée, telle est la discipline qu’elle s’impose tout au long de sa vie. Sa Note sur la suppression générale des partis politiques en atteste : selon elle, un homme qui entre dans un parti adopte docilement une attitude d’esprit et accepte des positions qu’il ignore… « C’est tellement confortable ! », écrit-elle, « car c’est ne pas penser, et il n’y a rien de plus confortable que de ne pas penser ».

Simone Weil s’est inscrite en permanence dans une pensée nuancée acceptant la contradiction de la condition humaine. Née dans une famille juive, élevée dans l’agnosticisme, la « trollesse » (surnom dont l’affuble son frère André) pouvait exprimer sans ambiguïté « que rien de catholique, rien de chrétien ne [lui] ait jamais paru étranger ». Elle a pu vivre des expériences mystiques et s’enivrer de la lecture de la Bhagavadgita, écrit fondamental de l’hindouisme, tout en restant cohérente avec elle-même.

Dans une lettre à dimension prophétique, elle décrit le calme tragique qui règne à Berlin en 1932 où « tout est en attente », dit-elle, mais peut également dénoncer le « nationalisme indéracinable des Juifs » et la notion de peuple élu liée à ces derniers.

Simone Adolphine Weil, née le 3 février 1909, ne s’est jamais enfermée dans une pensée caricaturale, partisane ou bien-pensante. Elle s’est éloignée des foules hystériques qui suintent la bêtise humaine tout en prenant soin intimement de l’humanité dans ce qu’elle a de plus beau.

Elle n’était pas féministe, elle était une femme.

Réfléchie et incarnée.

Songeuse et charnelle.

Tout simplement.

Médiatiquement, elle vit dans l’ombre d’une autre, une homonyme qui fût sa contemporaine quelques années. Mais notre Simone possède un double V, celui de Vie et de Vérité.

Tristan Dufour

Le livre “Note sur la suppression générale des partis politiques” de Simone Weil

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